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Printemps

Chapitre II

La nuit, dans l‘église, le père Baptiste s’était inquiété : une présence s’était faite sentir. On ne la voyait pas, mais parfois, on l’entendait errer dans un souffle glacial. L’âme vagabonde séchait ses larmes dans les chapelles sombres de la tour est. Souvent, elle allumait des bougies, mais celles-ci fondaient en un instant. À l’aurore, elle s’évanouissait dans les rayons du soleil qui traversaient les vitraux. Elle retournait dans les eaux du lac, elle y attendait un nouveau printemps.

Pour une affaire de spectre, Baptiste avait décidé de consulter un spectre.

- Catherine, je m’excuse de vous dérangez, mais…

Peu de personne se permettait de la nommer Catherine. Baptiste considérait que son surnom hérétique n’était pas convenable pour une dame de famille catholique. Dans la bibliothèque, au milieu de la nuit, Kali se demanda ce que pouvait bien lui vouloir le prêtre de Magimel.

- J’ai un ennui, exposa-t-il.

Il soupira, hésita, puis finit par se lancer.

- Je pense que mon église est hantée.

Baissant la tête, il poursuivit un peu gêné :

- Je ne veux pas en parler à Victor, il ferait venir la Mort et je ne pense pas que cette âme soit malveillante.

Les Iudex avaient aussi le pouvoir de faire venir l’Ankou, la Mort. Ce squelette habillé d’une cape noire capuchonnée, moissonnait de sa faux au tranchant retourné les âmes des mourants. Son crâne virait telle une girouette sur sa colonne vertébrale à la recherche d’âmes perdues. Sur sa charrette, il les emmenait jusqu’à la rive, où elles prenaient une barque pour l’Au-delà. Cette rive était surveillée par les gardiens, on avait voulu plus d’une fois détourner ces âmes.

- Pourriez-vous venir ? Cette nuit ? Pour attendre ce visiteur… avec… moi ? Tâtonna le prêtre.

Kali eut un sourire réjouit. Baptiste ne le comprit.

Elle fit semblant de prendre le menton du prêtre.

- Baptiste, dors tranquille, ce n’est pas un fantôme.

- Que pensez-vous que ce soit ? S’inquiéta-t-il.

- Ne la dérange pas, elle rentre à la maison.

- Mais qui ?

- Je connais quelqu’un qui pourra la convaincre.

- Qui ? Demanda Baptiste exaspéré par l’attente.

- Mais qui, mais qui ! Rétorqua Kali sans plus de détails. Plus de 3 années sont passées, il est temps. Le Clan place ses pions, elle doit placer les siens. Elle revient nous montrer un autre chemin, nous dire que nous avons le choix. C’est le printemps, l’hiver est terminé.

Baptiste abandonna l’idée de comprendre :

- Bon, je vous laisse, je vais me coucher. Je n’ai rien compris, mais vous avez l’air de gérer totalement la situation.

OOOO

Cet hiver était marqué par un froid déterminé, comme les trois précédents. Chaque fois, le printemps avait baissé les armes face à tant de ténacité. Le lac restait couvert de sa glace hivernale et les arbres se gardaient bien de sortir de leur torpeur saisonnière. Ils ne bourgeonnaient plus qu‘au milieu de l‘été. Depuis 3 années, le château de Magimel ne sortait de l’hiver. Les stalactites pendues aux mâchicoulis touchaient maintenant la glace du lac.

Cette nuit-là, Noah, le fou du seigneur Victor, était face à lui. Il lançait de petites pierres sur sa glace qui chantait à leurs passages.

Un vent glacial s’était levé à la tombée du jour. Plus qu’une heure et le premier jour du printemps 1259 serait conclu.

- Regarde le loup et protège les mondes.

La lumière de la lune traversa la glace plus qu’à son habitude.

- Regarde le loup et protège les mondes, répéta une voix.

La couche de glace sembla s’affiner.

- Regarde le loup et protège les mondes.

La voix résonnait dans l’eau.

- Arrêtez, demandai-je.

Les rayons de la lune m’éblouirent.

- Regarde le loup et protège les mondes.

Cette voix résonnait dans ma tête.

- ARRETEZ !

La lumière devînt aveuglante. Je regardai mes mains, mon corps s’était séparé de l’eau. Il faisait froid.

- Nell, il est temps.

Une voix dans l’eau parlait dans ma tête.

- Qui est là ? Demandai-je.

- Il est temps que tu quittes le lac.

La voix devenait douloureuse, elle vibrait dans les os de mon crâne.

- Regarde le loup et protège les mondes, c’est bien ce que tu entends tous les jours dans tes rêves ?

Les os vibrèrent plus fort.

- ARRETEZ !

Elle voulait me forcer à sortir.

- Mon fils n’a pu tant aimer une lâche.

Egyness prit mes mains. La mère de Mat prit mes mains. Elle avait les mêmes longs cheveux blonds blancs que Kali, les mêmes yeux bleu-vert que son fils Matthieu.

- Nell, remonte, il est temps.

- Je…

- Ne fuis plus ton destin, sort.

Je ne voulais pas sortir, c’était trop tôt.

J’essayais de libérer mes mains, mais elle les maintenait. Elle voulait que je l’écoute, elle voulait que je comprenne, elle voulait que je sorte.

- Tu dois sortir ! Un enfant vient, il faut que tu le protèges.

- Ce…

- Je ne peux pas sortir, révéla Egyness.

Elle était enfermée dans les eaux du lac. En représailles, son mari l’avait enfermée ici. Grégoire avait scellé Egyness dans ses eaux comme ultime punition pour avoir détourné ses enfants de lui.

- Protège-le de Grégoire. Protège mon petit-fils de son grand-père, supplia-t-elle. Mes enfants sont morts, protège l’enfant à venir. Tu es la seule qui puisse le faire. Nell, aide-moi, aide l’enfant à venir.

La glace se fissura, craqua. Les petites pierres que Noah avaient jetées tombèrent au fond de l’eau. Une couche de vapeur couvrit la surface de l’eau. Les yeux brillants d’une meute de loup luirent au bord du lac, ils s’en retournèrent dans la forêt. Le givre des branches fondit, quelques bourgeons pointèrent.

Assit au bord du lac, Noah sentit de l’herbe sous ses mains. Un petit oiseau se posa sur son épaule, il s‘essaya au chant, un chant timide et hésitant. Les grands sapins tremblèrent pour chasser la neige qui les écrasait. Le pinson siffla plus fort, les eaux de fonte se rassemblèrent dans le lac.

Dans la vapeur, on put voir une jeune femme nue.

- Nell, enfin ! dit Noah.

C’était le printemps.

OOOO

Noah avait su que ce serait pour ce soir.

- Personne ne devrait dormir si longtemps ! Avait-il dit en m’accueillant sur la rive.

Il avait apporté des vêtements, puis posé une couverture sur nos épaules pour attendre avec moi le levé du jour. Il m’avait prise dans ses bras, pour être bien sûr que j’étais avec lui.

La lumière du soleil perça les nuages matinaux, brilla en rayons dispersés et puissants. Un vent chaud d’ouest se leva. Un frisson monta jusqu’à mon cou. La brise releva mes cheveux et libéra mon visage du sommeil. Mes yeux étaient trop sensibles à la lumière, ma peau d’une blancheur extrême.

- Je suis content de te voir, me dit Noah. Bien dormi ?

- Je crois.

- Regarde un peu le soleil, me dit-il. Je crois que ton teint en a besoin.

Il était magnifique, il s’engageait dans le ciel. Il n’y avait plus de nuage, les oiseaux étaient sortis et commençaient à piailler sur les arbres en éveil. Leurs bourgeons se développaient à vue d’œil et certains arbres présentaient déjà quelques petites feuilles d’un vert tendre. Sous mes pieds, l’herbe couchée par la neige se redressa. Son vert se fit plus pimpant et quelques petites fleurs s’ouvrirent, offrant des notes de couleurs aux prés qui bordaient le lac.

- Ton élément Feu est devenu très fort, constata Noah.

- C’est lui qui fait ça ?

- Oui, il vit avec toi, si tu dors, il dort aussi.

- Alors…

- Non, ne t’inquiète pas, la nature à d’autres ressources. Cela fait juste trois ans que les températures d’été ne dépassent pas les vingt degrés Celsius, minimisa le fou.

- Désolé !

- Il est temps, dit Noah en se levant. Rentrons.

- Quel jour sommes-nous ?

- Le 22 mars 1259.

- 59 !

J’étais resté presque 4 ans dans le lac, il était temps !

Tzar était là. Le chien de Mat m’accueillit. Cirrus, le faucon, planait au-dessus de nous. Un gros Cha, bien gonflé par son poil d’hiver attendait en boule sur une pile du pont-levis. Je le pris dans mes bras, sa chaleur réchauffa mon cœur.

Je passai les porteries, tours à l’entrée du château. Noah fit signe aux gardes, ceux-ci hochèrent des têtes hostiles. Malgré la présence rassurante du fou, leurs regards refroidis par l’hiver persistant virent d’un mauvais œil cette entrée imprévue. Le soleil brilla plus fort, ils ne virent plus que lui.

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Angelique E