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« Si vous n’existiez pas, il faudrait vous inventer »

 

Prologue

 

 

 

 

Il fait frais, mon corps repose sur le sol, je sens l’humidité sous mes doigts. Alors que le brouillard règne dans ma tête, un murmure flotte et semble demander : « pourquoi ». Non… Ce n’est peut-être que le vent qui s’insinue dans celle-ci, ou la fin de ce rêve qui n’en finit plus. Une lumière aveuglante me brûle la peau. Je froisse un tissu dans ma main, j'y vois des mots. Je me redresse, tourne sur moi-même, ma tête est lourde. La forêt de toutes parts domine, noyée dans un bruissement d’eau. Une lettre m’apparaît sur ce tissu taché de sang, il ne reste que quelques mots : ta trahison… brûle… pourquoi…

Je marche droit devant, vers l’eau, pour me laver de tout ce sang, le mien peut-être, et celui d’un cœur de bête que je ramasse avec dégoût... tout est toujours flou. À quoi pouvait t-il servir ? La source est là. Révélée par la lumière, elle se laisse tourmentée par des roches, témoins endormis du passé.

 

De terres d’Écosse, d’Irlande ou de Bretagne, toutes ces forêts parlent le même langage. Par le sang elles sont liées, comme le lierre au chêne. Quel pouvait être le nom de celle-ci ? Son pays ? Une ancienne vie me rappelle à elle, cette forêt m’est inconnue mais si familière qu’elle en est glaçante malgré la douceur du levant.

 

Au loin, des chevaux sont lancés au galop. Leurs sabots claquent sur les pierres des chemins, ils entrent dans l’enceinte de la forêt, ils se rapprochent. Les cris des cavaliers troublent l’eau souillée de sang, son instinct frissonnant m‘induit à fuir. Sur le bord, un saule-pleureur laisse ses branches à la dérive du vent et du courant, créant un rideau où se cache l’âme perdue. Les claquements deviennent plus forts, jusqu’à en être étourdissants. Sur le haut de mon sein, près du cœur, se fait sentir une entaille. Le sang s‘évade sur ma chair, il coagule autour de la plaie saillante et ruisselle vers mon ventre. Le rouge envahit toujours plus le blanc de ma chemise. Je déchire un bout de celle-ci pour faire pression. Tout revient alors à mon esprit : les chevaux, le cavalier, l’épée, le sang sur mes mains… Un cri, j’entends un cri d’appel : « sorcière ». On attend une réponse.

le silence un instant puis :

- Sorcière, tu dois payer ton crime, rends toi.

La voix résonne, le vent se lève plus fort, les feuilles frémissent sur son passage. Il s‘engouffre à travers les bois changeant l‘atmosphère. Un frisson me traverse.

Ils sont trois, peut être quatre à attendre, à guetter un signe, un mouvement. Que dois-je faire ? Rester là ? Courir ? Mais où ?

De l’entaille ruisselle toujours un peu de sang. Mes assaillants ne sont plus très loin. Ils sondent le bois du bout de leurs épées tranchantes, les faisant ratisser toutes les fougères, buissons, talus des alentours. Des contusions s’observent à la surface de ma peau, ainsi qu‘une marque rouge dans la pliure de mon coude. Avant de penser à leur provenance, je prends une impulsion. Dans un élan, je prends la fuite. Courir ! Courir plutôt qu’être brûlée vive sur leurs bûchés devant la populace huant et crachant. Dans ma course, des ronces me déchirent la peau, les arbres défilent, une clairière scarifie l‘étendue, puis je m‘arrête ! Le vide, la fin, le néant sous mes pieds. La falaise rongée depuis des centaines d’années s’ouvre sur la mer. Une larme coule sur ma joue. Derrière moi, alors que mon accablement règne, j’entends déjà rire les cavaliers brandissant de leurs fourreaux quelques armes pour m’assassiner. L’un d’eux descendu de cheval engage ma défaite. Je recule d’un pas, puis de deux sans trop savoir. Un courant d‘air remonte des eaux alors que je regarde mon tombeau. Il avance d‘un pas assuré, son arme rangée. Il sait qu‘à ce moment il n‘y a plus d‘issue. Sa main prend mon cou avec force, ma gorge se sert, mes larmes coulent le long de cette main qui m’oppresse. Plus qu’un pas et c’est le vide, la chute est inéluctable. Leurs sourires satisfaits alors que je perds pied, contemplent ma descente aux enfers. Une vague frappe la craie de la falaise, de la rupture du monde, de l’en deçà et me ramène vers ses profondeurs pour l’au-delà. L’eau, l’eau qui pénètre partout, dans mon nez, dans ma bouche, et une mort lente et douloureuse qui se laisse attendre.

Le voile sombre de mon passé s’était évanoui alors que la mort approchait.   

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